Alors que la conscience écologique et sociale gagne du terrain dans les choix financiers des Français, l’épargne solidaire s’impose progressivement comme une alternative crédible aux placements traditionnels. En 2024, selon le dernier baromètre publié par l’association Fair, la collecte nette en finance solidaire a atteint près de deux milliards d’euros, marquant une étape décisive dans l’évolution de ce secteur. Si l’actionnariat solidaire maintient une stabilité dans ses performances, c’est bien l’épargne bancaire solidaire qui tire la croissance vers le haut, avec un encours total de 11,9 milliards d’euros. Pourtant, malgré cette progression impressionnante, un paradoxe persiste : le nombre d’épargnants reste figé à environ deux millions. Quelles sont les forces qui propulsent cette montée en puissance, et pourquoi peine-t-elle à toucher un public plus large ? À travers témoignages, analyses et perspectives, cet article décrypte les dynamiques d’un mouvement en pleine transformation.
Qu’est-ce qui explique la forte croissance de l’épargne bancaire solidaire ?
Depuis plusieurs années, les livrets bancaires solidaires connaissent une dynamique inédite. En 2024, leur encours a augmenté de 8 % en un an, un rythme soutenu qui témoigne d’un changement profond dans les comportements d’épargne. Ce succès repose sur une combinaison de facteurs économiques et culturels. D’abord, les taux d’intérêt attractifs proposés par certains établissements, comme Crédit Coopératif ou Néobanque Solidaire, ont permis à ces produits de rivaliser avec les livrets réglementés classiques, notamment le fameux Livret A. Contrairement à une idée reçue, l’épargne solidaire ne sacrifie pas la rentabilité à l’éthique : elle l’allie souvent.
Élodie Rivière, 42 ans, enseignante en éducation prioritaire à Lyon, a basculé une partie de ses économies vers un livret solidaire en 2022. “Je voulais que mon argent travaille pour autre chose que des dividendes ou des marchés financiers obscurs. J’ai découvert qu’avec un livret solidaire, je pouvais avoir un rendement correct tout en finançant des projets locaux, comme des logements sociaux ou des associations d’insertion. C’est une double satisfaction.” Son témoignage reflète une tendance de fond : les Français cherchent à donner du sens à leur épargne, sans pour autant renoncer à la sécurité ou à la performance.
Par ailleurs, l’assurance vie solidaire connaît elle aussi une croissance significative. En cinq ans, sa collecte a doublé, atteignant 4,3 milliards d’euros d’encours. Ce produit, longtemps perçu comme complexe ou réservé à une élite, s’ouvre désormais à un public plus large grâce à des offres simplifiées et des supports d’investissement transparents. Les fonds labellisés ISR (Investissement Socialement Responsable) ou labellisés Finansol permettent d’investir dans des entreprises évaluées sur leurs critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, offrant une traçabilité que les fonds classiques ne garantissent pas toujours.
Pourquoi le nombre d’épargnants ne progresse-t-il pas ?
Malgré ces avancées, une contradiction frappe les observateurs : si les montants collectés augmentent, le nombre d’épargnants reste stable. Selon Patrick Sapy, directeur général de Fair, “on est encore loin du compte. Le potentiel est énorme. On parle d’un marché qui pourrait toucher 20 millions de Français, et on en est à deux millions.” Ce constat pointe du doigt un problème central : la méconnaissance. Une enquête récente révèle que 70 % des épargnants se disent mal informés sur ce qu’est l’épargne solidaire, comment elle fonctionne, et surtout, à qui elle profite.
Le manque de visibilité des produits est criant. “Beaucoup de gens pensent que c’est réservé aux militants ou aux adeptes du décrochage économique”, souligne Thomas Lemaire, conseiller financier spécialisé dans l’ESS à Bordeaux. “Mais la réalité, c’est qu’un livret solidaire, c’est accessible à tous, sans frais cachés, avec une liquidité totale. Pourtant, les banques généralistes ne le mettent pas en avant. Ce n’est pas dans leur modèle économique.”
Les campagnes de sensibilisation existent, mais elles restent souvent cantonnées à des niches. Les réseaux d’éducation populaire, les associations locales ou les coopératives tentent de relayer l’information, mais sans la puissance de communication des grands groupes bancaires. Résultat : l’épargne solidaire reste perçue comme marginale, alors même qu’elle finance des projets concrets, comme la création de centres médicaux en milieu rural, le développement d’agriculture biologique, ou la rénovation de bâtiments publics.
Quels sont les principaux obstacles à l’essor de la finance solidaire ?
Un manque de visibilité et de pédagogie
Le premier frein est d’ordre informationnel. Les produits solidaires manquent de visibilité dans les agences bancaires, les comparateurs en ligne, ou les supports publicitaires. “Quand je suis allé voir mon conseiller bancaire, il ne connaissait même pas l’existence de ces livrets”, raconte Malik Benhaddou, 35 ans, développeur informatique à Toulouse. “J’ai dû chercher moi-même, sur internet, en passant par des associations comme Finansol ou le Crédit Coopératif.”
Ce manque de pédagogie alimente une méfiance parfois injustifiée. Beaucoup d’épargnants associent “solidaire” à “moins sécurisé” ou “moins rentable”. Or, les livrets solidaires sont soumis aux mêmes garantis que les livrets classiques : les dépôts sont protégés jusqu’à 100 000 euros par le Fonds de garantie des dépôts (FGDR). Quant aux fonds d’investissement, ils sont encadrés par des réglementations strictes, souvent plus transparentes que les fonds traditionnels.
Une concurrence déloyale des produits financiers conventionnels
Les grands groupes bancaires continuent de privilégier des produits à forte marge, comme les fonds en unités de compte ou les produits structurés, dont les impacts sociaux sont rarement mesurés. “Il y a un enjeu de pouvoir”, affirme Camille Dubois, chercheuse en économie sociale à Sciences Po. “Tant que la finance solidaire restera un marché de niche, les grands acteurs n’auront pas intérêt à la promouvoir. Elle remet en question un modèle basé sur la maximisation des profits, pas sur l’intérêt général.”
De plus, la complexité des labels et des certifications peut désorienter les consommateurs. Entre Finansol, ISR, B Corp, ou le label “Économie Solidaire”, il est difficile de s’y retrouver. “Il faut simplifier le message”, plaide Patrick Sapy. “Dire clairement : votre argent finance des projets réels, mesurables, utiles à la société. Et il est en sécurité.”
Quelles sont les opportunités pour l’avenir de l’épargne solidaire ?
Un potentiel de croissance massif
Le marché de l’épargne solidaire est encore largement sous-exploité. Avec seulement 2 millions d’épargnants, il représente moins de 2 % des détenteurs de livrets d’épargne en France. Pourtant, les enquêtes montrent que 60 % des Français souhaiteraient que leur argent serve à autre chose qu’à produire des profits financiers. “C’est une demande latente énorme”, analyse Thomas Lemaire. “Il suffirait de la canaliser.”
Les jeunes générations, en particulier, sont réceptives à ce type de placement. Léa Nguyen, 28 ans, chargée de projet dans une coopérative d’énergie renouvelable à Nantes, témoigne : “Mes parents épargnent en Livret A, c’est bien, mais moi, je veux que mon argent participe à la transition écologique. Je ne veux pas financer des multinationales qui polluent.”
Des innovations porteuses
Le numérique ouvre des perspectives inédites. Certaines néobanques, comme Green-Got ou Solide, proposent désormais des interfaces simples, mobiles, et entièrement dédiées à l’épargne responsable. Ces plateformes permettent de visualiser en temps réel l’impact des placements : “Vous avez épargné 5 000 € cette année, cela a permis de financer 3 logements sociaux à Lille.” Ce type de communication concrète, personnalisée, capte l’attention et renforce l’engagement.
Par ailleurs, les banques coopératives et mutualistes, comme Crédit Coopératif ou Banque Populaire, jouent un rôle clé en intégrant des produits solidaires dans leurs offres de base. Certaines proposent même des “comptes citoyens”, où une partie des intérêts est automatiquement réinvestie dans des projets locaux. “C’est une manière de démocratiser l’accès”, explique Élodie Rivière. “On n’a pas besoin d’être un expert pour agir.”
Quelles perspectives pour une finance plus responsable ?
L’épargne solidaire n’est plus un simple gadget éthique : elle devient un levier concret de transformation économique. En 2024, les 11,9 milliards d’euros collectés ont permis de financer plus de 4 000 projets dans les domaines de l’insertion, de la santé, de l’éducation ou des énergies renouvelables. “Chaque euro placé dans un livret solidaire a un impact mesurable”, insiste Patrick Sapy. “On ne finance pas des abstractions : on construit des crèches, on crée des emplois, on soutient des agriculteurs bio.”
Pour accélérer cette dynamique, plusieurs pistes se dessinent. D’abord, une meilleure intégration dans l’éducation financière. “Il faudrait que l’épargne solidaire soit enseignée dès le collège, comme une option légitime”, suggère Camille Dubois. Ensuite, un appui politique plus fort : des incitations fiscales, une labellisation claire, ou des campagnes nationales d’information pourraient booster la confiance.
Enfin, les banques traditionnelles devront tôt ou tard s’adapter. “Le consommateur évolue”, prévient Thomas Lemaire. “Il ne veut plus seulement des rendements, il veut du sens. Les établissements qui ne comprendront pas cela risquent de perdre une génération entière d’épargnants.”
A retenir
Qu’est-ce que l’épargne solidaire ?
L’épargne solidaire désigne des produits financiers (livrets, assurance vie, fonds d’investissement) dont les fonds sont utilisés pour financer des projets à impact social, environnemental ou culturel. Ces placements sont gérés par des acteurs de l’économie sociale et solidaire ou des banques éthiques, et garantissent une transparence sur l’usage des fonds.
Est-elle moins rentable que l’épargne classique ?
Non. De nombreux livrets solidaires offrent des taux compétitifs, parfois supérieurs à ceux du Livret A. En assurance vie, les fonds solidaires ont montré des performances comparables, voire meilleures, à long terme, grâce à une gestion plus résiliente et moins exposée aux crises financières spéculatives.
Est-elle risquée ?
Les livrets solidaires bénéficient de la garantie des dépôts jusqu’à 100 000 euros. Les fonds d’investissement solidaires, bien que soumis aux fluctuations des marchés, sont souvent moins volatils car investis dans des secteurs stables (santé, éducation, énergie renouvelable) et évalués sur des critères de durabilité.
Comment commencer à épargner de façon solidaire ?
Il suffit d’ouvrir un livret dans une banque éthique (comme Crédit Coopératif, Néobanque Solidaire ou La Nef), ou de choisir des fonds solidaires dans son assurance vie. Des plateformes en ligne permettent de comparer les offres et les impacts. L’essentiel est de s’informer via des sources fiables comme Finansol, Fair ou les coopératives locales.
Elle permet de détourner l’épargne des circuits financiers traditionnels vers des projets concrets d’intérêt général. Elle renforce l’économie locale, soutient l’innovation sociale, et donne aux citoyens un pouvoir d’action direct sur l’usage de leur argent. C’est une finance au service de l’humain, pas du profit à tout prix.